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Parmi tous les choix
que les individus sont amenés à effectuer durant leur
existence, le choix du conjoint est certainement le plus
difficile et le plus complexe ne serait-ce que parce
quil est porteur de stratégies qui mettent en jeu des
intérêts personnels et collectifs. De tout temps et dans
presque toutes les sociétés, les familles ont joué un
rôle déterminant dans les projets de mariage de leurs
enfants a fortiori, comme Pierre Bourdieu (1980) l'a
décrit, lorsque ces unions engageaient les intérêts et
les capitaux familiaux. Si ces pratiques ont aujourdhui
disparu dans les sociétés modernes, le choix du conjoint
reste contraint par des déterminismes sociaux,
économiques ou religieux qui peuvent parfois réduire les
marges de manuvre en dépit de la totale liberté que
lindividu pense soctroyer dans ce domaine. Les choix
matrimoniaux des filles de parents algériens, le plus
souvent, ne sont pas très différents de ceux des autres
filles de leur génération. Elles manifestent
généralement les mêmes attentes et les mêmes aspirations
à légard de leur futur conjoint et de leur vie de
couple. Cependant elles sont souvent contraintes dans
leurs choix par la condition imposée par leurs parents
de se marier à lintérieur du groupe dorigine.
Paradoxalement, si ces limites réduisent le champ des
possibles, elles sont aussi, porteuses de stratégies qui
selon les cas et les circonstances, peuvent remettre
profondément en cause les pratiques familiales et
permettre lélaboration dautres modes de vie plus en
adéquation avec les attentes et les aspirations de ces
jeunes femmes.
Les résultats exposés
dans cet article sont le fruit dune recherche réalisée
dans le cadre de ma thèse de doctorat. Elle est
consacrée à l'étude des stratégies élaborées par des
jeunes femmes nées en France de parents algériens, ayant
connu un parcours de réussite scolaire et
professionnelle et vise à comprendre comment elles
parviennent grâce à cette réussite, à accroître
autonomie et à renégocier les modèles familiaux
traditionnels. Il s'agit également de rendre compte des
bouleversements et des transformations qui s'opèrent à
l'intérieur des familles algériennes par l'intermédiaire
des filles et des relations qu'elles établissent avec
leurs parents. Cette recherche sappuie sur une enquête
réalisée en 1995 et 1996 par entretiens biographiques
auprès de 90 jeunes femmes nées en France de parents
algériens, âgée de 22 à 36 ans (tableau 1). Toutes
possèdent un diplôme égal ou supérieur au BEP (Brevet
détudes professionnelles) et exercent une activité
professionnelle stable et rémunérée. Elles sont pour la
plupart célibataires, sans enfants et habitaient chez
leurs parents au moment de lenquête (voir tableaux 2 et
3).
Tableau
1 : Répartition des femmes selon lâge

Tableau
2 : Répartition des femmes selon le statut
matrimonial et le nombre denfants

Tableau
3 : Répartition des femmes selon le mode de
vie

On considère souvent
les enfants de parents maghrébins, comme constituant une
population homogène. La diversité sociale, familiale,
migratoire et professionnelle de leurs familles est trop
rarement prise en compte. Leurs trajectoires migratoires
sont pourtant aussi diverses que leurs origines
géographiques, sociales ou culturelles et elles peuvent
connaître en France des conditions de vie très
différentes.
De ce point de vue, le
groupe des jeunes femmes enquêtées présente une
homogénéité. Elles sont toutes ou presque nées à
Nanterre, la ville où se sont installés leurs parents
après leur arrivée en France, avant même lindépendance
de lAlgérie. Après avoir vécu une dizaine d'années dans
les bidonvilles, leurs familles vont connaître durant
quinze ans l'expérience particulière des cités de
transit. Ces jeunes femmes partagent donc une histoire
et des expériences qui les différencient de lensemble
des filles douvriers, mais aussi des autres filles
dimmigrés maghrébins et algériens, dont les parents
nont pas vécu ce type de trajectoire. Cette communauté
de destin exerce très souvent une influence déterminante
dans les parcours et les stratégies de ces jeunes
femmes.
Le choix de la
population est une étape fondamentale dans toute
recherche et plus encore peut-être lorsquelle porte sur
un milieu très homogène socialement et culturellement.
La sélection doit alors sopérer non seulement en
fonction des caractéristiques de ce milieu mais aussi de
lobjet de létude réalisée : lanalyse des
parcours de mobilité sociale et professionnelle des
filles nées en France de parents algériens et son
incidence sur leurs comportements et leurs stratégies
familiales. La sélection a été établie grâce à deux
critères objectifs, lacquisition dun diplôme (quel
quen soit le niveau) et lexercice dune activité
professionnelle stable et rémunérée, qui permettent de
définir une mobilité sociale. Le niveau de diplôme et de
qualification professionnelle des jeunes femmes
interrogées reflètent les caractéristiques sociales du
milieu étudié. Sur les 70 personnes enquêtées, la moitié
sont titulaires dun diplôme de lenseignement technique
court (CAP ou BEP), 13 possèdent un baccalauréat et 17
ont un diplôme de lenseignement supérieur (BTS, diplôme
dinfirmière détat ou licence) (tableau n° 4).
Tableau
4 : Répartition selon le niveau de
diplôme

Notons que le niveau
scolaire atteint est souvent supérieur au diplôme acquis
notamment pour celles qui possèdent un BEP et dont
certaines avaient atteint le niveau de classe de
terminale. De même certaines bachelières comptent une ou
deux années détudes supérieures, mais ces études n'ont
pas été sanctionnées par un diplôme.
La plupart des
enquêtées exerçaient au moment de lenquête un emploi
dans le domaine administratif, social, médical et
commercial. Les titulaires dun BEP et dun CAP
occupaient en général des emplois daides soignante, de
vendeuse, de standardiste et demployée de bureau. Les
bachelières étaient plus souvent secrétaires, employées
de comptabilité, chargées daccueil dans les organismes
sociaux et médico-sociaux. Quant aux diplômées de
lenseignement supérieur, elles exerçaient
essentiellement des professions intermédiaires de la
santé et du travail social en tant quinfirmières, agent
de développement social des quartiers, secrétaires dans
les organismes daide à linsertion professionnelle des
jeunes, formatrices, trésorières ou responsables
dassociations socioculturelles... Les parcours
scolaires et professionnels des jeunes femmes enquêtées
peuvent être considérées au regard de leur milieu social
et familial, comme des parcours dexception. Mais
au-delà de cette situation professionnelle, il y a aussi
la position quelles occupent à lintérieur de leur
famille. Elles représentent en effet la première
génération de femmes scolarisées et diplômées, accédant
à un statut professionnel. Cette position de pionnières
qui, par certains aspects, les rapproche des premières
générations de femmes françaises instruites accédant aux
emplois qualifiés nest pas sans conséquence sur leurs
comportements professionnels et familiaux.
Les traits qui
caractérisent la population étudiée ne peuvent
réellement se révéler quau regard de ceux des autres
filles dimmigrés algériens qui nont pas connu la même
trajectoire familiale ni les mêmes expériences sociales.
Vingt entretiens ont été réalisés avec des jeunes femmes
nées en France de parents algériens ayant vécu des
parcours différents. La présence de ce groupe témoin à
lintérieur de la population de lenquête a permis de
montrer la diversité des trajectoires migratoires et des
histoires familiales et de mesurer leurs effets sur les
processus de mobilité sociale des filles dAlgériens et
sur leurs stratégies familiales et matrimoniales. Ces
jeunes femmes appartiennent généralement à des milieux
sociaux plus favorisés que lensemble des enquêtées. En
effet, elles sont plus diplômées, elles possèdent un
niveau détudes égal ou supérieur au baccalauréat et
elles exercent des professions plus qualifiées et plus
diversifiées. Leurs parents occupent également des
emplois qualifiés, certains ont été scolarisés en France
ou dans le pays dorigine et ils maîtrisent parfaitement
le français. Ils sont arrivés très jeunes dans le pays
d'accueil et beaucoup plus tôt que ceux du groupe étudié
(pour les plus anciens leur émigration remonte à la
Seconde Guerre mondiale). Linstallation de ces familles
en France sest souvent déroulée dans des conditions
différentes de celles des autres familles étudiées.
Beaucoup de parents ont habité des hôtels meublés ou
trouvé refuge à lintérieur dimmeubles désaffectés de
Paris, de la région lyonnaise ou marseillaise. Ces
familles ont également accédé assez rapidement à des
logements sociaux, directement dans des HLM, et elles
nont connu ni les cités de transit, ni les grandes
concentrations dimmigrés. La trajectoire et lhistoire
de ces familles ressemblent pour beaucoup à celles des
autres familles ouvrières, immigrées ou non.
Cette diversité des
parcours familiaux dont on ne tient pas suffisamment
compte dans létude consacrée aux enfants dimmigrés
exerce pourtant une incidence majeure sur les
trajectoires et des destins individuels. Les différences
sociales et de comportements que lon observe entre les
deux groupes de femmes enquêtées montrent quau-delà
dune apparente homogénéité, le milieu social dorigine
et les expériences familiales, demeurent un facteur
déterminant.
Comment
choisissent-elles leur futur conjoint et de quelle
manière conçoivent-elles leur vie de couple et leur vie
familiale ? Nous avons voulu cerner les attentes et
les projets matrimoniaux de ces jeunes femmes afin de
comprendre en quoi leurs choix rompent avec les modèles
et les pratiques matrimoniales de la famille. Les
jugements et les appréciations quelles portent sur leur
futur conjoint et leur vie conjugale révèlent un
changement radical par rapport aux pratiques et aux
conceptions familiales quant au choix du conjoint. Non
seulement leurs choix deviennent strictement
individuels, mais ils répondent de moins en moins aux
attentes familiales et s'y opposent parfois. Cela
nimplique pas que leurs décisions seront plus faciles,
et moins contraignantes mais ni les restrictions
imposées par leurs parents, ni celles qu'elles
simposent à travers un choix très sélectif ne remettent
en cause le sentiment dun libre choix fondé
essentiellement sur des principes modernes. Lidée quun
tiers puisse intervenir dans une décision aussi
personnelle que le choix de son futur conjoint, apparaît
aujourdhui comme impensable et dépassée pour ces filles
nées en France. Ce choix ne se conçoit quen dehors de
toute intervention extérieure, les parents eux-mêmes ont
intériorisé ce principe. Les témoignages recueillis ne
laissent aucun doute quant à ce point :
« Jai
beaucoup de mal à imaginer que quelquun pourra choisir
mon mari. Cest complètement dingue. Je ne supporterais
jamais ça. Cest quelque chose de trop personnel pour le
laisser à dautres. Je ne veux pas quon vienne me dire,
voilà jai trouvé quelquun pour toi. Même si cette
personne est très bien, je refuse quon fasse les choses
pour moi. Je ne me marierai jamais avec quelquun que je
naurai pas choisi et que je n'aimerai pas. Ce nest
même pas une question à se poser... » (26 ans,
aide-comptable dans une association, baccalauréat,
célibataire, vit chez ses parents).
« Il ny a
rien de plus personnel que le mariage. Pour moi cest
clair si je ne trouve pas la personne quil me faut, je
ne me marierai pas. Cest un acte trop important pour
sengager à la légère. Je naccepterai pas quon
choisisse pour moi, même si cest pour mon bien, et les
sentiments dans tout ça ? Maintenant cest plus
comme ça que ça se passe, les parents ont compris que
cest aux filles de choisir leur mari et que cétait
important de bien le connaître avant
» (29 ans,
employée en informatique, dans une entreprise
pharmaceutique, BEP, célibataire, vit chez ses
parents).
Choisir
personnellement son futur conjoint semble donc aller de
soi pour ces jeunes femmes. L'amour ou tout au moins la
complicité amoureuse est un facteur primordial pour
s'engager dans la vie de couple, et ce sentiment ne
tolère aucune concession. Alors que c'est aujourd'hui
une évidence pour les femmes interviewées, il nen a pas
été toujours ainsi pour leurs aînées ni même pour
certaines de leurs amies qui ont écourté leur scolarité
et ont parfois choisi de se marier traditionnellement.
Cette attitude peut également traduire des stratégies
spécifiques où le mariage aurait une fonction précise
comme celle de saffranchir de la tutelle familiale
devenant trop pesante. Dans les récits recueillis, les
exemples de ce type ne manquent pas. Certaines enquêtées
citent même le cas de jeunes femmes qui connaissaient
déjà leur futur époux et qui lont même parfois
fréquenté. Ignorant ce fait, les familles avaient
accepté lunion dans la plus pure tradition. Ainsi les
sentiments et lamour ne sont pas forcément absents des
unions contractées mêmes si ces dernières se déroulent
de manière traditionnelle.
Progressivement, les
parents se retirent dans les coulisses pour laisser aux
filles un choix plus libre que par le passé. Outre le
fait qu'ils ont intégré le principe de la liberté
individuelle dans l'engagement matrimonial, les échecs
de leurs enfants ou de ceux de leur entourage les
contraignent à prendre davantage de recul à légard de
la tradition, et à faire preuve de plus de tolérance
dans ce domaine. Sils conservent un droit de regard, le
choix du conjoint et les modalités de rencontre sont, la
plupart du temps, laissés à lappréciation des enfants.
Une telle attitude caractérise de nombreux parents parmi
ceux des femmes interviewées. Selon elles, le rôle des
parents s'est considérablement réduit et il consiste
plus à donner des conseils ou des avis sur leur futur
gendre quà intervenir directement sur leur choix, quand
bien même il ne correspondrait pas à leurs
attentes :
« Quand jai
annoncé à mes parents que je voulais me marier avec N.,
ils étaient étonnés. Ils le connaissaient un peu vu
quil habitait avec nous dans la cité et en plus cétait
le copain de mon frère. Il venait souvent à la maison et
je discutais pas mal avec lui. Mes parents voyaient
quon sentendait bien, mais ils ne se doutaient pas que
je me marierais avec lui un jour. On est sortis un temps
ensemble et cest sa mère qui est venue voir mes parents
pour me demander en mariage. Eux ils auraient vraiment
préféré que je me marie avec un des mes cousins. Cest
vrai que presque toutes les cousines qui ont mon âge se
sont mariées avec des personnes qui sont plus ou moins
de la famille. Alors quand ils (les cousins) ont appris
que jallais me marier avec quelquun dautre, cétait
le choc, cétait comme si javais choisi un étranger.
Moi, jen avais rien à faire, cétait lui et pas un
autre. Cest vrai que pour mes parents cétait une
déception. Mais ils ont respecté mon choix » (33
ans, secrétaire commerciale, dans une grande société
privée, baccalauréat, mariée, deux enfants).
« Je crois que
les parents ont compris que si on voulait se marier,
cest à nous et à nous seules que revient la décision.
Ils ne feront jamais rien pour nous obliger. Dailleurs
ils ne cherchent même pas à le faire. Ils attendent...
Ils attendent que ça vienne de nous. Ma mère est prête à
accepter nimporte qui, à partir du moment quil est
sérieux et quil travaille, quil boit pas et quil se
drogue pas » (25 ans, vendeuse dans une boutique de
prêt à porter, BEP de vente, célibataire, vit chez ses
parents).
Alors que de plus en
plus de parents tendent à respecter le choix de leurs
enfants et à ne plus intervenir dans leurs projets
matrimoniaux tout au moins directement ,
les filles quant à elles s'interdisent dagir sans leur
consentement. Sil revêt pour la plupart dentre elles
un caractère surtout symbolique, ce consentement peut
représenter pour dautres une condition indispensable et
préalable à leur union :
« Je ne ferais
jamais rien contre mes parents. Si je me marie un jour,
je veux quils soient de mon côté, je veux quils soient
daccord avec moi sur le choix de mon futur mari. Cest
important pour moi. Je ne voudrais pas me mettre mes
parents à dos même si jaime mon mari. Je ne veux pas
avoir à choisir entre mes parents et mon mari, je crois
que ça serait très difficile pour moi et cest vrai, il
faut que jai au moins leur consentement même sils sont
réticents au départ. Je pense quaprès, ils apprendront
à le connaître et ils sy feront. Mais je pense aussi,
que même sils nétaient pas très daccord avec mon
choix, ils ne me le diraient pas. Car à partir du moment
où cest moi qui lai choisi, ils feront avec » (27
ans, infirmière dans un hôpital, diplôme dinfirmier
d'état, célibataire, vit chez ses parents).
En posant comme
principe fondamental la liberté de choix, elles
s'autorisent certaines concessions en introduisant le
nécessaire consentement parental. Ce qui pourrait
apparaître comme un paradoxe doit surtout être
interprété comme une volonté d'intégrer leurs parents à
leur projet matrimonial même si la décision finale leur
revient intégralement. Ces attitudes révèlent les
changements rapides survenus au sein des familles
algériennes vivant en France. Non seulement le choix
personnel du conjoint peut diverger de celui de la
famille mais il remet également en cause les conceptions
traditionnelles qui accordent toujours ou presque, la
préférence aux membres de lentourage familial. La
liberté individuelle et les sentiments ont pris le
dessus sur les considérations familiales. C'est encore
plus frappant parmi le groupe témoin. Les choix
effectués par la plupart des enquêtées célibataires ou
vivant en couple (mariées ou non) vont à l'encontre des
attentes de leur famille et rompent radicalement avec
les pratiques familiales. La plupart dentre elles ont
choisi de se marier ou de vivre en couple avec un homme
qui n'appartient pas au groupe d'origine. En bravant
l'interdit qui pèse lourdement sur le mariage des femmes
d'origine musulmane, elles parviennent cependant à
associer leurs parents à leur décision :
« Au départ
cétait difficile de dire à mes parents que lhomme que
je fréquente nétait pas arabe. Mais déjà à lépoque je
nhabitais plus chez eux, ils ne connaissaient pas grand
chose de ma vie privée. Je ne voulais rien leur dire
parce que je ne savais pas si cétait sérieux ou pas.
Alors jai attendu jusquà ce quon décide de vivre
ensemble. Alors là, jai bien été obligée de le dire à
ma mère qui a sursauté mais elle nétais pas très
étonnée car jai toujours eu des amis français alors
cétait logique que je fréquente un Français même si
elle espérait quil soit arabe. Elle a mis du temps à me
questionner sur lui. Alors quand je lui ai dit que
cétait quelquun de bien, quil était cadre dans
lentreprise où je travaillais et quil était très
sérieux, elle sest petit à petit habituée à lidée que
je vive avec lui mais elle ne la jamais rencontré. En
fin de compte, tout ce quelle veut cest que je trouve
quelquun avec qui je pourrais faire ma vie et que je
sois heureuse dans ma vie » (32 ans, cadre
commercial dans une compagnie dassurance, BTS commerce,
vit en union libre, sans enfant).
Le témoignage de cette
personne est certes peu représentatif de lensemble des
discours des enquêtées, pourtant il est révélateur dun
bouleversement radical des mentalités et des attitudes.
En dehors de la condition qu'imposent beaucoup de
parents à leur fille de se marier avec un musulman, tout
comme pourraient l'imposer également des parents
d'autres confessions, les contraintes qu'ils exercent
sur leurs choix amoureux et matrimoniaux sont presque
inexistantes. Nous sommes bien loin ici des clichés du
mariage forcé et contraint qui, par définition est
contraire aux principes culturels et religieux de ces
familles. Dailleurs, aucune femme interviewée na
évoqué ce type de pratique au cours des entretiens. Si
on ne peut nier leur existence, attestées par ailleurs,
elles demeurent rares, tout au moins dans les familles
algériennes installées en France depuis longtemps, y
compris parmi celles que l'on pourrait qualifier de
traditionnelles.
Rappelons que dans les
sociétés occidentales, la disparition des mariages de
convenance a été longue à simposer. Les parents ont
toujours surveillé avec plus ou moins d'insistance et de
distance, la formation des couples. Aujourd'hui encore,
dans certains milieux, cette surveillance continue de
s'exercer de manière implicite, à travers des stratégies
danticipation destinées à favoriser des rencontres dans
des espaces sociaux déterminés afin que les enfants
puissent y trouver un partenaire digne de leur rang et à
leur classe sociale. De cette manière, le maintien ou
l'amélioration de la valeur familiale et personnelle
peut être atteint tout en respectant les sentiments
amoureux et la totale liberté de choix de chacun des
partenaires (de Singly,
1993, pp. 61-62). La non-ingérence dans les projets
de mariage des enfants ne sest vraiment imposée que
progressivement comme le montre Roger Hurtebise (1991)
dans son analyse dun siècle de correspondances
amoureuses au Québec.
Les critères que les
jeunes femmes enquêtées invoquent dans le choix de leur
futur conjoint traduisent souvent une exigence et des
attentes particulières qui résultent des expériences
qu'elles ont pu vivre ou connaître dans leur entourage
familial ou amical, mais aussi de leur processus de
mobilité sociale. Si elles privilégient avant toutes
choses les qualités humaines, elles ont également
souvent tendance à choisir un partenaire qui leur
ressemble socialement. L'élu sera généralement diplômé
ou instruit plutôt que dépourvu de diplôme, il
appartiendra à une catégorie sociale moyenne ou
supérieure plutôt quau groupe ouvrier, même qualifié.
Mais surtout il faut que sinstaure une véritable
connivence dans le couple et un partage didées et
dactivités. Léchange, le dialogue et la complicité
sont pour beaucoup dentre elles une dimension
indispensable des relations quelles souhaitent établir
avec leur futur conjoint et un gage de pérennité du
couple :
« Je ne me
vois pas avec quelquun qui naurait rien dans la tête.
Je ne demande pas quil soit super instruit mais quand
même un minimum. Il faut quon puisse discuter ensemble,
échanger nos points de vue. Il faut quon sapporte
quelque chose mutuellement, sinon ce nest pas la peine.
Jai besoin de partager quelque chose avec lui, il faut
quon ait des centres dintérêt en commun, même si on a
pas les mêmes opinions, cest pas grave, mais il faut
aussi quon ait des points communs, des choses à
partager. Cest pour ça quil faut quil ait un minimum
de connaissances même sil na pas fait détudes,
limportant cest quil soit ouvert et quil sintéresse
aux choses. Moi jaime bien sortir, jaime bien voyager,
jaime bien recevoir des amis, jai besoin davoirs des
contacts avec lextérieur, alors si je tombe sur
quelquun qui naime pas ça, quelqu'un de renfermé qui
reste planté devant la télé toute la journée, alors là
je laisse tomber tout de suite cest pas la peine
daller plus loin, ça ne marchera pas entre nous »
(31 ans, responsable dune une Permanence dAccueil,
dInformation et dOrientation PAIO ,
licence en Administration économique et sociale,
célibataire, vit seule).
Les moins diplômées
sont à priori moins attachées à la catégorie sociale de
leur futur conjoint, même si elles ne restent pas
insensibles au prestige lié à son statut et à sa
profession :
« Je men fous
de la profession. Cest pas quelque chose qui prime pour
moi. Bien sûr il était médecin, avocat ou ingénieur, ça
ne me déplairait pas. Mais le plus important pour moi
cest quil travaille. Nimporte quel travail, du moment
quil aime son job et quil ne reste pas à la maison
sans rien faire. Il faut quil soccupe et quil
participe aux dépenses du ménage » (28 ans
assistante dentaire dans un centre médico-social, BEP
sanitaire et sociale, célibataire).
Exiger un conjoint
cultivé ne signifie pas pour autant que l'instruction et
les diplômes priment sur les qualités humaines.
Louverture desprit du partenaire, sa curiosité et la
qualité des relations dans le couple sont aussi
essentielles sinon plus que son capital scolaire ou
culturel. Il nen demeure pas moins que lorsquelles ont
atteint un certain niveau scolaire et social, la plupart
des jeunes femmes se montrent très exigeantes et plus
sélectives que les enquêtées ayant un niveau détude
inférieur. Une trop grande distance intellectuelle
constitue pour elles un obstacle rédhibitoire :
« Je crois que
quand on a fait des études et quon a appris à
sintéresser à beaucoup de choses on recherche plus ou
moins des gens cultivés. Des fois je me dis que le plus
important cest lamour, cest dabord les sentiments
quon éprouve pour lautre mais je reviens toujours à me
dire que je ne pourrais pas non plus vivre avec
quelquun qui na pas un minimum de culture générale
pour pouvoir discuter et dialoguer ensemble. Par
exemple, je ne pourrais pas vivre avec un ouvrier qui
n'a toujours connu que le monde ouvrier. Il y aura un
grand fossé entre nous, on naura pas grand chose à se
dire parce quon a pas grand chose en commun. Je crois
que si on ne sentend pas intellectuellement et quon a
rien à se dire quand on rentre du boulot, on ira pas
loin dans la relation. On peut trouver des gens qui
nont pas fait des études et qui sont très intéressants,
mais je pense quils ne sont pas très nombreux. Jai des
amis de tous niveaux scolaires, mais je reconnais que je
mentends mieux avec ceux qui ont fait des études, on a
plus de choses à se dire, on a plus de sujets de
conversation » (29 ans, attachée en communication,
BTS, célibataire vit seule).
La poursuite détudes
supérieures comme la fréquentation de groupes de pairs
(milieu étudiant, milieu professionnel ou associatif..)
orientent leurs choix vers des partenaires dont elles se
sentent proches culturellement et socialement. Elles
s'inscrivent dans un projet dhomogamie sociale et
culturelle1
que concrétisent les stratégies matrimoniales des femmes
appartenant au groupe témoin. Lorsquelles ne sont pas
célibataires, la plupart cohabitent ou se marient avec
un conjoint présentant des caractéristiques similaires.
Cette forme dhomogamie médiatisée par la poursuite
détudes supérieures et lacquisition dun statut
professionnel caractérise une forte proportion de filles
douvriers possédant un capital scolaire supérieur à la
moyenne des autres filles appartenant à des milieux
sociaux similaires. Lacquisition dun tel capital
conduit souvent à un choix matrimonial différent ou plus
exigeant. En tant que valeur ajoutée, la dot scolaire
joue généralement un rôle déterminant dans les
stratégies matrimoniales des femmes, les amenant à
rechercher un conjoint qui leur ressemble
culturellement. Ce qui expliquerait en partie le mariage
des filles douvriers avec des hommes cadres (de Singly,
1987 : 114).
Si l'on excepte cette
tendance à l'homogamie sociale, les attentes et les
aspirations que nourrit la majorité des enquêtées à
légard de leur futur partenaire ne diffèrent pas
sensiblement de celles de l'ensemble des jeunes femmes
de leur génération. Comme chez elles, louverture
desprit, la gentillesse, lattention et le respect à
l'égard de lautre figurent en tête des qualités les
plus recherchées. Mais leurs choix sont aussi très
étroitement liés à une représentation globalement
négative des hommes dorigine maghrébine. Ils se
déterminent le plus souvent en fonction des défauts et
des lacunes quelles constatent parmi les hommes de leur
entourage familial. Le portrait quelles brossent de
leur futur conjoint se heurte à limage des jeunes gens
de leur entourage. Larchétype masculin recherché
apparaît alors comme le contraire de la description de
ceux-ci :
« Ce que
jattends dabord de mon mari cest quil soit ouvert et
gentil et quil soit attentionné avec moi et quil ne
voit pas seulement en moi sa bonniche et la mère de ses
enfants. Cest vrai, pour moi cest important quun
homme soccupe de sa femme et partage des choses avec
elle. Je ne supporterai jamais dêtre exclue et surtout
pas quil me traite comme il traite sa sur. Parce que
ce que je vois autour de moi cest ça... Cest lhomme
qui va se distraire avec ses potes et la femme qui
soccupe de la maison et des enfants. Lui, il trouve ça
normal. Pour lui, les femmes sont bonnes quà ça. Et ça,
c'est quelque chose que je ne supporte pas (...) Cest
le cas des hommes beurs. Je vois par exemple mon père ou
mes frères, ils ont toujours été servis par les femmes
que ce soit ma mère ou nous. Moi je me suis toujours
révoltée contre ça et je ne veux pas revivre cette
situation avec mon mari » (28 ans, chargée
daccueil et de secrétariat dans un centre social, BTS
secrétariat, célibataire).
« Le plus
important pour moi cest quon saime et quon ait du
respect lun pour lautre. Je pense que cest important
de respecter lautre avec ces qualités et ses défauts et
de se faire confiance. Mais il y a quand même des
défauts que je ne supporterai pas comme par exemple le
machisme ou le mépris des femmes. Je ne voudrais pas
représenter pour mon mari uniquement la bonne ménagère
qui fait tout à la maison alors que lui met les pieds
sous la table et attend quon le serve. Cest comme ça
que ça se passait à la maison et je ne veux pas
commettre les mêmes erreurs que ma mère. Elle, elle
navait pas vraiment le choix, moi si. Jai un boulot et
je veux le garder quoi quil arrive, alors il faut que
mon futur mari respecte ma volonté et accepte de maider
à la maison parce que moi je ne renoncerais pas à ma vie
professionnelle » (29 ans, infirmière dans un
centre hospitalier, diplôme d'infirmière détat,
célibataire).
« Irrespectueux à
l'égard des femmes », « traditionnels et trop
conservateurs », tel est le portrait quelles
brossent des hommes français d'origine maghrébine. Cette
sombre description de leurs comportements tranche avec
l'attitude plus libérale et moderniste quils adoptent à
l'égard des autres femmes françaises. La vision quont
les hommes des femmes change donc selon qu'elles
appartiennent ou non à des familles originaires du
Maghreb. Beaucoup de femmes interviewées expliquent
cette différence par les pratiques éducatives des
parents fondées sur la division sexuelle des rôles et de
lespace ; ceci est renforcé par la représentation
traditionnelle quils ont des femmes de leur entourage
et que les familles véhiculent souvent :
« Ils (les
hommes dorigine maghrébine) ne sont pas pareils avec
nous et avec les filles françaises. Ils ne réagissent
pas de la même manière. Je les ai vus avec les
Françaises, ils sont très cool. Ils sont
méconnaissables, ils sont plus sympas, plus gentils avec
elles. Alors quavec nous il va tout de suite voir sa
sur, il va réagir avec nous comme avec sa sur. Il
verra toujours en nous la fille maghrébine qui fait tout
à la maison. Il aura du mal à accepter quon soit
indépendante ou quon ne sache pas faire la cuisine par
exemple, alors quil laccepte de la part dune
Française. Je vois mon frère, avec ses copines
françaises il est super sympa, il est très cool, alors
quavec nous, il se comporte un peu comme mon père avec
ma mère il est très traditionnel. Il aime bien quon
reste à la maison, quon fasse la cuisine. Et quand on
sort, il cherche tout le temps à savoir avec qui
on va, il ne supporte pas quon fasse comme lui ou comme
les filles françaises de notre âge, il na pas la même
image de nous » (26 ans, standardiste dans un
cabinet médical, BEP informatique, célibataire, vit chez
ses parents).
« Cest
toujours pareil avec les mecs beurs, ils narrivent pas
à supporter quon puisse avoir les mêmes besoins et les
mêmes comportements que les autres filles avec
lesquelles ils sortent. Mais tout ça cest une question
déducation. Ils ont été éduqués comme ça. Pour eux les
filles maghrébines sont différentes des filles
françaises, elles nont pas été éduquées pareil, alors
il faut pas quelles aient le même comportement. Et dès
quelles commencent à faire comme les Françaises, elles
sont traitées de putes. Ils ne nous considèrent pas de
la même manière, ils se font toute une image des filles
maghrébines. Ils narrivent pas à dissocier les autres
filles maghrébines de leurs surs et de leur mère. Ils
ont toujours limage de la femme maghrébine comme ils
lont connue chez eux... » (27 ans, secrétaire
médico-sociale dans une clinique privée, baccalauréat,
célibataire, vit chez ses parents).
Il semble que les
normes et les représentations transmises au cours de
leur éducation familiale sont au centre des stratégies
des filles et des garçons dorigine maghrébine mais avec
des effets inverses. Alors que les premières les
contestent et sen distancient, les seconds sefforcent
au contraire de les conforter afin de préserver les
avantages acquis. Ces attitudes aboutissent très souvent
à des conduites très différentes, radicalement opposées.
Le refus des garçons de remettre en cause les privilèges
hérités de la tradition familiale, aboutit souvent à les
éloigner affectivement et amicalement des filles et à
créer une distance relationnelle et sexuelle. Cela ne
veut pas dire que la méfiance et la suspicion qui se
sont parfois établies dans les relations entre les
filles et les garçons durera indéfiniment ni que
l'ensemble des garçons élevés dans les familles
originaires du Maghreb adopte une attitude machiste à
l'égard de leurs homologues féminines ou ne remettent
pas en cause leur éducation, dautant plus que les
pratiques éducatives des parents ont considérablement
changé ces dernières années. Reste que dans limaginaire
des filles, limage de leurs homologues masculins est
liée à celle que leur renvoie leur père ou leur frère. A
travers cette forme de mise à distance, s'exprime
également un refus de reproduire les modèles familiaux
traditionnels tels que ceux quont pu adopter leur mère
ou leur sur aînée. Cest sans doute lune des raisons
pour laquelle, certaines se rapprochent
« virtuellement » et affectivement des hommes
dautres milieux, qu'elles jugent souvent plus ouverts
et plus modernes à légard des femmes :
« Cest vrai
que sur ce plan là, les mecs français sont mieux. Ils
nont pas la même mentalité et ils sont moins
traditionnels que les mecs Beurs. Ils acceptent mieux
quune femme sorte, fume ou je ne sais quoi. Sur ce plan
cest vrai que je me sens plus proche des mecs français,
je mentends mieux avec eux. Jai toujours eu plus de
contacts avec eux quavec les mecs beurs. Jarrive à
mieux discuter avec eux, bon ils ne sont pas sans
défauts, eux aussi ils ont des préjugés, faut pas
croire, mais cest pas pareil. Ils nont pas reçu la
même éducation et ça, ça change beaucoup de choses. Ils
nont pas les mêmes comportements envers nous, cest pas
pareil, ils nous respectent plus... » (27 ans,
auxiliaire de puériculture dans une crèche familiale,
BEP sanitaire et social, célibataire).
Malgré les affinités
et les proximités que peuvent établir entre elles et ces
hommes, et à l'inverse des déclarations de la population
témoin, la plupart des jeunes femmes enquêtées
n'envisagent pas dans l'immédiat une union avec un
conjoint français n'appartenant pas au groupe d'origine.
Le poids du mariage endogame pèse encore très lourdement
sur la liberté de choisir.
Les critères qu'elles
définissent sont certes sélectifs mais personnels et ils
ne supportent aucune intervention extérieure, hormis
lobligation imposée par leurs parents de choisir un
homme dorigine maghrébine. Parmi lensemble des normes
transmises par leurs parents, celle-ci reste
incontournable et la plus difficile à remettre en cause.
Elle continue à imprégner le système de représentations
familiales et les attitudes des filles qui lintègrent
dans leurs stratégies matrimoniales. La plupart des
femmes n'envisagent pas de braver cet interdit même si
elles ont conscience qu'il limite considérablement le
champ des possibles et laisse la plupart du temps quune
marge de manuvre étroite :
« Non je ne
pense pas me marier avec un Français, je ny ai
d'ailleurs jamais pensé. C'est vrai que depuis toute
petite j'ai toujours entendu mes parents dire que c'est
haram (pêcher) de se marier avec quelquun qui n'est pas
arabe et musulman. J'ai été éduquée comme ça avec cette
idée qui ne ma pas lâchée depuis. C'est bête mais je
pense qu'on reste toujours conditionnée par ça et cest
difficile d'aller contre car ça provoquerait un vrai
désastre dans la famille. Je crois quon a appris à
faire avec et cest tout... » (23 ans, employée de
bureau dans une entreprise privée, baccalauréat,
célibataire).
« Mes parents
ne se remettraient jamais si je me mariais avec un
Français. Je crois quils ne voudraient même pas me
revoir, ça sera fini entre nous. Pour eux cest clair et
net, il faut que je me marie avec un musulman et de
préférence un maghrébin. Ils nimaginent même pas que ça
peut-être autrement. Moi jai été conditionnée comme ça,
ça ne me viendrait pas à lidée de me marier avec un
Français, cest comme ça jai du mal à voir les choses
autrement, même si au fond je me sens plus proche de la
mentalité française, je ne me vois pas avec un Français.
Léducation quon reçoit va dans ce sens et du coup on
arrive pas à penser autrement. Alors si je me marie un
jour cest sûr, ça sera avec un musulman » (26 ans,
aide-soignante dans une clinique privée, BEP sanitaire
et social, célibataire).
Léducation familiale
et ses modes de conditionnement, la force avec laquelle
cet interdit leur a été inculqué sont autant de motifs
invoqués pour justifier leur refus d'épouser un homme
qui ne serait pas d'origine maghrébine alors même que
beaucoup portent un jugement plutôt négatif à l'égard de
leurs homologues masculins. Une contradiction
qu'elles-mêmes ont du mal à interpréter et qu'elles
tentent d'expliquer à la fois par les obstacles
familiaux, la crainte dune rupture familiale mais aussi
par les risques d'échec d'une union exogame en raison
des différences déducation, de murs ou de modes de
vie. Même celles qui semblent avoir pris plus de
distance à légard de leur éducation, et sont plus
disposées à s'unir avec d'autres hommes, écartent cette
possibilité, de crainte de rompre avec leurs
parents:
« Personnellement je ne suis pas contre le
mariage avec un Français. Je me fous de lorigine, quil
soit musulman, catholique ou hindou ça mest égal cest
pas le problème. Du moment quil est honnête, quil est
sympa et quil respecte sa femme, bon ben voilà. Ce sont
les sentiments qui comptent pas lorigine. A partir du
moment quon saime et quon sentend bien le reste
cest secondaire. Alors si je rencontrais un mec comme
ça et si ça ne tenait quà moi je ne dirais pas non. Je
serais prête à me marier avec lui, quil soit musulman
ou non. La religion, cest pas un critère pour moi. Mais
cest sûr que mes parents, eux, ils verront pas ça dun
bon il, ils veulent que je me marie avec un musulman
alors cest sûr ça sera difficile. Je sais que si je me
mariais avec un Français, ça sera une énorme déception
pour eux et je pense quils sen remettront pas et moi
je ne veux pas les décevoir à ce point. Je men voudrais
quelque part, je ne serai pas tranquille, je ne veux pas
perdre lestime de mes parents pour ça » (30 ans,
secrétaire-comptable dans une société privée,
baccalauréat, célibataire).
Alors que dans
l'absolu, la majorité des femmes interviewées
souhaiteraient élargir leurs choix matrimoniaux et
privilégient les sentiments amoureux sur tout autre
critère, dans la pratique elles semblent presque
toujours opter pour le maintien des liens familiaux.
Lattachement quelles leur portent, renforcé par les
stratégies éducatives, les conduit très souvent à faire
abstraction de certaines de leurs propres attentes pour
sauvegarder ces liens. Ni leur niveau détudes ni leur
statut professionnel ne les distinguent dans cette
attitude. Tout au plus constate-t-on une tendance plus
affirmée parmi les plus diplômées à envisager une union
avec un non-musulman. Elles sont également parmi celles
qui remettent le plus fortement en cause l'interdit
matrimonial.
Refuser de se marier
en dehors du groupe d'origine par choix ou par crainte
de rompre avec le milieu familial n'est pas propre à ces
jeunes femmes. Dans beaucoup de milieux, les couples
sunissent entre eux par convictions personnelles ou
religieuses. Ainsi par exemple, certains français
d'origine juive qu'ils soient ou non pratiquants
contractent des mariages endogames2.
Comme pour les musulmans, le maintien et la perpétuation
de l'identité juive trouvent souvent un point d'ancrage
dans les unions et l'éducation des enfants.
L'hostilité à l'égard
des mariages exogames est massivement critiquée et
contestée par l'ensemble des jeunes femmes interrogées.
Bien que fondée sur des principes religieux,
l'interdiction qui pèse sur ces unions est jugée
arbitraire et injuste car elle frappe particulièrement
les femmes. L'union avec une femme non-musulmane est en
effet mieux tolérée pour les hommes. Cette différence de
traitement entre sexes, leur apparaît dautant plus
injuste que leurs frères ont pu cohabiter ou se marier
avec une Française non-musulmane. Elles sont nombreuses
dans ce cas : en effet plus de la moitié des jeunes
interrogées déclarent avoir un frère dans cette
situation. L'indulgence des parents à l'égard du garçon
provoque l'incompréhension des filles et ces dernières
remettent en cause le fondement même de cette
inégalité :
« Jai mon
frère aîné qui est marié avec une Française. Ils ont
dabord vécu cinq ans ensemble et puis après ils se sont
mariés et ils ont une petite fille. Pour lui ça na pas
vraiment posé de problème. Bien sûr mes parents auraient
préféré quil se marie avec une Arabe, mais bon ils ont
fini par accepter. Et ça se passe très bien entre sa
femme et mes parents, elle est très bien intégrée dans
la famille. Cest vrai que là on voit vraiment la
différence entre les filles et les garçons. Eux, ils ont
le droit de se marier avec qui ils veulent mais nous,
non. Ce quils ont accepté pour mon frère, ils ne
laccepteront jamais pour nous. Si demain je disais à
mes parents ben voilà je vais me marier avec un
Français, ça sera fini avec eux, ils me renieront je
crois. Et ça, jai beaucoup du mal à le comprendre. Ce
que je ne comprends pas c'est pourquoi cest admis pour
les hommes et pas pour les femmes. Cest vrai cest pas
juste ça... » (27 ans, secrétaire dans une grande
société, titulaire dun baccalauréat de technicien,
célibataire).
« Je ne vois
pas pourquoi une femme arabe na pas le droit de se
marier avec un Français alors que linverse est
autorisé. Soit disant que les femmes seraient plus
influençables que les hommes et quelles renieraient
plus facilement leur religion au profit de celle de leur
mari. Cest quand même très simpliste comme explication.
Cest encore une chose qui a été créée par les hommes
pour renforcer leur pouvoir sur les femmes. Une
musulmane peut très bien se marier avec un homme qui
nest pas de la même religion quelle en restant
musulmane, je ne vois pas ce qui lempêcherait de le
rester. Elle peut même pratiquer sa religion cest pas
un problème à partir du moment quil y a un respect
mutuel dans le couple cest tout à fait possible. Alors
cest vrai que tout ça, ça ne tient pas debout pour moi
et que si on laccepte pour les hommes, on doit aussi
laccepter pour les femmes cest tout... » (26 ans,
infirmière dans une clinique privée, titulaire dun
diplôme dinfirmière d'État, célibataire).
Linterdiction faites
aux musulmans dépouser un non-musulman est contestée au
non de légalité entre les sexes3.
Les arguments qui légitiment cette interdiction et
justifient lexception masculine en la matière leur
apparaissent très souvent dénués de tout fondement. La
possibilité pour leurs frères de contracter une union
avec une non-musulmane sans craindre le reniement des
parents est mal vécue par ces jeunes femmes y compris
par celles qui nenvisagent pas dépouser un
non-musulman. Elles sinsurgent contre ce qui leur
apparaît comme une domination et une relégation des
femmes au seul statut de fille, de mère et d'épouse
garantes des traditions et de l'identité.
À travers leur
attitude, c'est un traitement plus équitable entre
hommes et femmes quelles revendiquent massivement, avec
la possibilité de choisir plus librement leur futur
conjoint sans craindre les foudres familiales. La
contestation dun principe fondamental de lordre
familial traditionnel demeure malgré tout purement
verbale et théorique. La plupart ne sattendent pas que
leurs parents changent radicalement de position à cet
égard, aussi elles tentent de trouver des compromis
acceptables pour les deux parties.
Les contraintes
imposées par leurs parents les conduit souvent à
rechercher parmi les prétendants, une sorte didéal
masculin qui allieraient les aspirations personnelles et
les attentes familiales. Choisir un Maghrébin, soit,
mais pas à n'importe quel prix, ni à n'importe quelle
condition. L'homogamie sociale et culturelle reste une
tendance très marquée parmi les plus diplômées dentre
elles. A l'intérieur du groupe d'origine, elles
recherchent aussi celui qui pourrait répondre à leurs
aspirations. Pour tenter de concilier les exigences
personnelles et celles de la famille, certaines
envisagent plusieurs possibilités. Trouver un conjoint
parmi les enfants de couples mixtes franco-maghrébins
est une alternative souvent évoquée. Ils représentent
pour beaucoup d'interviewées un compromis entre le
conjoint français et maghrébin. Tout en répondant aux
exigences des parents puisque nés dun père musulman,
ils bénéficient dune image plus positive que celle des
jeunes gens élevés par deux parents dorigine
maghrébine. Le fait dêtre éduqué par une mère française
constitue souvent un gage d'une plus grande ouverture et
d'une plus grande tolérance à légard des jeunes femmes
dorigine maghrébine :
« En fait
lidéal pour moi ça serait que je trouve quelquun qui
serait musulman avec une mentalité française. Et je ne
vois que les enfants qui sont nés dun père musulman et
dune mère française qui répondent à ce critère. Parce
que bon tu peux trouver des Arabes cultivés qui ont fait
des études et tout mais qui sont encore plus
traditionnels que les autres. Parce quils auront une
éducation maghrébine et ça, ça marque beaucoup les
mentalités des garçons. Alors qu'un garçon qui aurait
été élevé par une mère française, il serait forcément
différent. Dabord il ne verra pas en nous leur sur ou
leur mère qui reste à la maison et qui soccupe de leurs
gosses. Je pense quil aura une autre image des filles
maghrébines et ça, ça lamènera forcément à se comporter
différemment avec nous. Il sera, cest sûr, plus
respectueux et moins traditionnel avec les femmes que
les hommes qui ont reçu une éducation arabe. Je crois
vraiment que pour moi ça serait lidéal si je
rencontrais quelquun comme ça. Mes parents nauront
rien à redire cest vrai puisquil est musulman par son
père et en plus il aura une mentalité différente des
Maghrébins » (28 ans, couturière-habilleuse à
lOpéra Bastille, brevet professionnel de styliste,
célibataire).
Dautres envisagent la
possibilité dune conversion de principe qui résoudrait
en partie la question de la religion, tout en permettant
au partenaire de préserver son identité. Lacte même
informel de conversion à la religion musulmane peut
parfois suffire à faire accepter par les parents un
conjoint non-musulman. Dès lors que leur refus porte
essentiellement sur le critère religieux, cette forme de
conversion à lislam constituerait un moyen de lever ou
tout au moins de contourner linterdiction qui frappe
cette union :
« Jai une
copine qui vient de se marier récemment avec un
Français. Jai été très étonnée parce que ses parents ne
sétaient pas opposés à son mariage. Alors je me suis
dit, quils étaient très tolérants et quils avaient
dabord privilégié le bonheur de leur fille. Et ce nest
que par la suite que jai su que son mari sétait
converti à lislam. Bon, bien sûr il na pas renié sa
religion en devenant musulman. Il avait simplement
répondu au vu des parents pour que sa femme ne coupe
pas les liens avec ses parents. Il ne voulait pas être
la cause de ça. Et donc il a accepté de se convertir
sans pour autant pratiquer, il est devenu musulman un
peu comme nous ont le devient par nos parents. En fait
cest une preuve damour, il voulait se marier avec ma
copine et pour ça il était prêt à tout, ce nest pas
elle qui lui a imposé. Alors bien sûr quand on voit ça,
on se dit pourquoi pas. Étant donné que cest dabord la
religion qui bloque les parents. Cest un moyen comme un
autre de résoudre le problème et de faire accepter son
mari par ses parents. Cétait une idée qui me trottait
dans la tête. Je me suis dit que si je tombais amoureuse
dun Français je pourrais envisager cette solution. Mais
en même temps je me dis que je nai pas le droit
dimposer ça à quelquun, alors cest vrai que ça pose
un problème de conscience. Il faut quon soit tous les
deux daccord et que mes parents acceptent. Parce que ce
nest pas évident que lui accepte de le faire et que mes
parents se contentent de ça... » (27 ans,
secrétaire-hôtesse dans une agence immobilière,
baccalauréat, célibataire).
En dépit de leurs
efforts pour trouver un compromis acceptable par tous,
la plupart ne sont pas convaincues de lefficacité des
solutions envisagées quelles jugent peu réalistes. Les
conjoints potentiels issus de couples franco-maghrébins
demeurent encore peu nombreux et la conversion soulève
souvent un cas de conscience qui les conduit à écarter
cette perspective. Au-delà de ces limites qui ne sont
pas sans conséquences sur leur avenir matrimonial, la
volonté de trouver un conjoint conforme à leurs
aspirations demeure pour ces jeunes femmes un objectif
primordial, quitte à le payer du prix du célibat. Le
recul des échéances matrimoniales constitue parfois une
réponse à ce dilemme. Rester célibataires est aussi pour
beaucoup une étape transitoire, en attendant de trouver
le conjoint idéal qui répondrait à la fois à leurs
attentes et à celles de leurs parents. Cette forme
dattentisme leur permettrait de trouver dautres
compromis ou encore dinfléchir lattitude des parents à
légard de lunion avec un non-musulman. Cest en tout
cas ce que préconise la majorité des jeunes femmes
diplômées de lenseignement supérieur qui sont et
demeurent plus sélectives dans leurs choix matrimoniaux.
Leurs marges de manuvre au sein de la famille semblent
également plus larges et pourraient assouplir la
position des parents à l'égard des unions avec des
hommes qui ne seraient pas d'origine maghrébine. Bien
qu'elles ne soient pas très nombreuses à évoquer cette
possibilité, le simple fait de lenvisager constitue une
brèche dans le système de valeurs et de représentations
des familles, laissant présager dans tous les cas un
choix matrimonial plus ouvert pour les cadettes.
Les attitudes que nous
observons aux travers des entretiens, ne signifient pas
que ces jeunes femmes nont dautre alternative que le
mariage avec un homme né de parents maghrébins ou le
célibat. Il y a bien d'autres manières de contourner les
contraintes familiales et d'élargir les choix
matrimoniaux sans rompre avec les parents. La
cohabitation avec un conjoint qui nest pas de même
origine peut parfois représenter un compromis acceptable
car il permet de s'engager dans un couple, tout en
évitant les conséquences dun mariage exogame
désapprouvé par la famille4.
C'est la formule choisie par la majorité des jeunes
femmes appartenant au groupe témoin. On pourrait alors
craindre que la présence denfants au sein du couple ou
que la légalisation progressive de lunion ne remettent
en question ce fragile compromis. Il nen est rien à en
juger par les témoignages de ces jeunes femmes qui, bien
que mariées et/ou ayant des enfants avec leur compagnon,
continuent à entretenir des liens avec leur famille
dorigine. Cest progressivement que leurs parents se
sont fait à lidée de cette union et quils ont fini par
laccepter, plus souvent par attachement pour leur fille
que par un revirement de leur position. Les relations
n'en seront pas forcément plus faciles. Pourtant, ces
attitudes, si elles se vérifiaient, témoignent d'une
capacité d'adaptation et d'ajustements de la part de ces
parents, parfois peu constatée dans d'autres milieux.
Les attitudes de ces
jeunes femmes à légard du mariage et la manière dont
elles se projettent dans leur vie de couple confirment à
la fois leur souci de maintenir les liens familiaux et
leur volonté de rompre avec les modèles traditionnels.
Cette forme de cohésion familiale aboutit à lémergence
de comportements très novateurs. Leur conception du
mariage est porteuse de nouvelles stratégies élaborées
très souvent à partir de principes traditionnels remis
au goût du jour et réactualisés pour répondre à leurs
aspirations. Une dimension que lon ne retrouve pas dans
leur vision de la vie de couple et des relations
conjugales qui se fondent sur des principes
essentiellement modernes de l'égalité entre les sexes et
du partage des tâches. Leurs discours dans ce domaine
font souvent échos à celui des féministes des années
soixante-dix, même si beaucoup demeurent réalistes quant
à lexistence dune égalité parfaite dans le couple.
Le mariage ne semble
pas revêtir pour elles la même importance ni la même
signification que pour leurs parents. Non quelles ne
souhaitent pas se marier un jour mais l'union
matrimoniale sous sa forme institutionnelle ne
représente pas forcément une fin en soi. La fragilité et
la précarité des liens matrimoniaux et les conséquences
qui peuvent en découler tant du point de vue personnel
que familial les poussent souvent à refuser de s'y
engager de manière précipitée5.
Les expériences matrimoniales de leurs amies,
contraintes parfois de céder à la pression familiale
pour divorcer aussitôt ou encore de vivre avec leur
conjoint malgré la mauvaise entente qui règne dans le
couple, sont autant dexemples invoqués pour justifier
leur attitude :
« Pour moi le
mariage ça veut plus dire grand chose aujourdhui. Les
gens se marient et aussitôt après on apprend quils vont
divorcer. Cest dingue on croirait que pour eux le
mariage cest une simple formalité. On se marie et quand
on voit que ça ne pourra pas marcher, on divorce.
Beaucoup de filles que je connais ont divorcé. Certaines
se sont remariées et dautres pas. Le pire cest quand
il y a des enfants, cest complètement fou, les enfants
sont ballottés entre la mère et le père. Quand ce nest
pas la mère qui se sacrifie et qui reste avec son mari
même si elle endure ! Elle reste à cause des
enfants. Je pense que ça na pas de sens tout ça. Il
faut bien réfléchir avant de se marier, il faut attendre
de connaître celui avec qui on pourra construire un
foyer et pas se marier pour se marier. Je nai pas envie
de gâcher ma vie simplement pour faire plaisir à mes
parents. Cest pas ça le mariage, cest un acte
important qui demande du temps et de la réflexion »
(27 ans, secrétaire médico-sociale dans un hôpital,
baccalauréat, célibataire).
« Le mariage
est devenu une obligation pour les filles parce que
souvent elles ont peur de se faire traiter de vieille
fille. Il ny a un mot en arabe pour ça bayra. Quand une
fille reste longtemps célibataire on dit quelle est
bayra ça veut dire que personne nen a voulu ! Et
ça, beaucoup de filles ont en peur, alors elles se
marient pour faire comme tout le monde. La pression
devient tellement forte quelles finissent par céder.
Moi jai toujours ignoré tout ça, pour moi le mariage
cest exclu pour le moment. Je ne dis pas que je ne me
marierai pas un jour. Ça fait partie de mes projets
parce que je veux aussi avoir des enfants, mais jy
réfléchirai à deux fois avant de mengager et
jattendrai de trouver le bon et de bien le connaître
avant. Je ne veux pas connaître la même expérience que
mes copines ça cest clair... » (28 ans, formatrice
dans une association, BTS, célibataire).
Le jugement
globalement négatif quelles portent sur le mariage ou
plutôt sur la fonction quil semble remplir pour
certaines jeunes femmes de leur entourage, ne
saccompagne pas forcément dune remise en cause de
cette forme dunion. A travers cette attitude, elles
semblent surtout exprimer une autre manière de concevoir
et de penser le mariage. Elles voudraient être seules
juges de leur avenir matrimonial en décidant du moment
et de la manière dont elles souhaitent sengager dans la
vie de couple6.
Exiger une plus grande maîtrise de son destin répond
aussi à un besoin plus grand dautonomie à légard de la
famille et de la conception familiale du couple. Le
mariage est plus souvent envisagé comme la consécration
et la concrétisation dun véritable projet de vie conçu
et élaboré à deux et non comme un acte de conformisme
social. Cela implique non seulement une fiabilité des
liens amoureux mais aussi leur stabilité qui ne peut
être mesurée que par lexpérience de la vie à deux. La
cohabitation apparaît alors comme une étape nécessaire
dans le processus de consolidation et de stabilisation
de lunion matrimoniale :
« Le mariage
cest quand même un engagement. On ne peut pas sengager
sans connaître lautre et sans être sûre de ses
sentiments. Cest vrai quaujourdhui rien nest sûr
mais je pense quil y a des choses comme le mariage qui
demandent des garanties pour lavenir. Et la seule façon
de savoir si on peut saccorder avec quelquun ou non,
cest de vivre avec lui avant. Il n'y que comme ça quon
peut savoir si on fait fausse route ou non » (28
ans, infirmière dans une clinique privée, diplôme
dinfirmière d'État, célibataire).
« On peut très
bien rencontrer quelquun, tomber amoureuse de lui et
sapercevoir que lon ne pourra pas vivre avec lui parce
qu'on a des caractères trop différents. Et après pour
faire machine arrière cest trop tard. Alors je pense qu
il vaut mieux faire un essai avant comme ça si ça
marche bien entre nous, on décide de sengager plus et
de se marier et si ça ne marche pas et ben tant pis
chacun sen va de son côté. Mais si on pas essayé, on ne
peut pas savoir et je pense que cest aussi pour ça que
beaucoup de mariages échouent. Bon il peut avoir bien
sûr dautres raisons, mais cest aussi souvent parce que
la femme ne connaît pas suffisamment son mari ou
linverse dailleurs » (29 ans, employée dans une
entreprise pharmaceutique, BEP dinformatique,
célibataire).
Fortes des expériences
matrimoniales de leur entourage et conformément à l'idée
quelles-mêmes se font du mariage, elles semblent
navoir dautre choix que de rompre avec les pratiques
matrimoniales traditionnelles en élaborant de nouvelles
stratégies susceptibles de mieux répondre à leurs
attentes et à leurs aspirations.
De plus en plus
dhommes et de femmes vivent aujourd'hui en une union
libre. La poussée du nombre de mariages ces dernières
années na pas affaibli ce phénomène (Bozon 1990). En
choisissant ce mode de vie, la majorité des jeunes
femmes interviewées optent pour une forme dindépendance
et de souplesse qui permettent aux conjoints de se
défaire des liens établis dès lors quils en ressentent
le besoin et la nécessité. L'attrait pour la
cohabitation peut également traduire pour des femmes
attachées à leur indépendance, un moyen de rester soi et
autonome dans la vie de couple et de repousser le moment
des engagements familiaux. Reste que l'union libre telle
quelle est pratiquée au sein de la société globale est
souvent réprouvée par lentourage familial. Les parents
refusent très souvent que leur fille vive sous le même
toit quun homme sans être mariée. La vie de couple ne
peut se concevoir que si les conjoints sont unis par les
liens officiels du mariage, seule forme dunion quils
reconnaissent et quils préconisent pour leurs
enfants :
« Pour mes
parents cest le mariage. Il ny a que le mariage qui
compte. Ils ne veulent surtout pas entendre de
concubinage et même de vie seule pour une fille. Même
pour les garçons dailleurs, jai mon frère qui vit en
concubinage avec une Française et ils ne lacceptent pas
trop. Mais bon pour eux, cest quelque chose de
provisoire et comme il est avec une Française, à la
limite pour eux, cest mieux quil ne soit pas marié
comme ça il pourra se marier avec une arabe. A la limite
pour les garçons ça passe, cest des mecs ils nont rien
à perdre mais pas pour les filles. Pour elles il ny a
que le mariage et rien d'autre. Il ne faut surtout pas
quelles vivent comme ça avec un homme sans être
mariées, cest un déshonneur pour la famille » (28
ans chargée daccueil et de secrétariat dans un centre
social, BTS célibataire).
Lopposition des
parents à légard de la cohabitation et le souci
toujours constant de la plupart des enquêtées de
maintenir une certaine cohésion familiale les conduit
sinon à céder devant la forte pression familiale, du
moins à trouver des compromis, des solutions
susceptibles de satisfaire les deux parties. Cette
capacité de négociation que nous avons pu mesurer tout
au long de cette étude se confirme à travers les
stratégies de légitimation du concubinage. Ce qui fait
l'originalité de ces stratégies cest quelles prennent
souvent appui sur les valeurs traditionnelles qui seules
peuvent légitimer les nouvelles pratiques matrimoniales.
Elles consistent notamment dans une combinaison habile
entre les unions légales comme le mariage et les unions
plus informelles comme le concubinage. Cette union
appelée aussi mariage religieux ou mariage hallal
(licite) se déroule comme un mariage ordinaire. Lorsque
les deux futurs conjoints ont décidé de sunir et de
vivre ensemble, les parents organisent une cérémonie en
présence de la famille et des amies pour officialiser
lunion à travers un rite dinstallation. Les
partenaires sont alors invités à se plier aux différents
rites de passage destinés à consacrer publiquement et
socialement le couple. À lissue de cette cérémonie les
conjoints seront considérés comme mari et femme sans
être obligés de valider civilement leur union qui prend
malgré tout lapparence dun mariage
ordinaire :
« Tout ce
quils (les parents) veulent cest quon se marie
religieusement même si on ne passe pas devant le maire.
Cest comme un mariage traditionnel avec tout le tralala
sans le passage à la mairie. Eux ce qu'ils veulent en
fait, cest quon se marie dans les règles cest-à-dire
avec la cérémonie. Bon le livret de famille on peut le
faire ou pas, pour eux cest pas ça le plus important.
Pour eux ce qui compte cest quon ne vive pas dans le
péché, qu'on fasse une cérémonie traditionnelle pour
quon officialise notre couple. Après ils ne vont pas
nous prendre la tête pour autre chose. Si ce nest que
ça, à la rigueur on peut bien leur donner, ça nengage à
rien et eux ils seront contents de faire les choses dans
les règles même si ce nest pas vraiment dans les
règles... » (28 ans infirmière dans un hôpital,
célibataire).
Le fait que leurs
parents n'accordent pas ou peu d'importance à
l'officialisation de l'union ainsi contractée nest pas
contraire à leur attachement aux valeurs
traditionnelles. Cest justement en vertu de ces valeurs
quils consentent à célébrer et à accepter cette sorte
d'union informelle. Elle est en effet une pratique très
ancienne et très répandue dans les sociétés rurales
traditionnelles du Maghreb où les alliances étaient le
plus souvent validées par une assemblée
(djéma) composée exclusivement dhommes et qui
navait aucune autorité civile. Il arrivait aussi que
ces unions donnent lieu à un contrat établi en bonne et
due forme et signé devant le Cadi (notable chargé des
affaires civiles et religieuses du village) sans pour
autant que cette validation soit systématique (Bozon
1990).
À partir de cette
conception traditionnelle du mariage, beaucoup de femmes
ayant participé à lenquête tentent de mettre en place
et dintégrer dautres modes de vie telle que lunion
libre. Le mariage reconnu et légitimé comme tel par les
parents nest autre quun concubinage pour les autorités
civiles. Même la cérémonie destinée à l'officialiser
semble être bien acceptée ces jeunes femmes dès lors
quil sagit dune simple formalité dusage qui nengage
en rien les deux partenaires. En même temps, les parents
retrouvent un rôle dans la constitution des couples et
continuent à assurer leurs prérogatives familiales.
Faute dun véritable contrôle sur les unions
contractées, les parents se contentent de remplir cette
fonction à laquelle ils semblent particulièrement
attachés.
Tout se passe comme si
la seule manière de légitimer le concubinage et de le
faire accepter par leurs parents résidait dans un
compromis entre lordre ancien et le nouveau. Il aboutit
à une ré-interprétation des stratégies familiales à
partir des valeurs traditionnelles qui, tout en
réactualisant les pratiques matrimoniales permet aux
parents dêtre associés au projet matrimonial de leurs
filles et doffrir à ces dernières loccasion
dexpérimenter la vie de couple sans s'engager
légalement. Cette forme dunion informelle nest
envisagée par la plupart des femmes interviewées que
comme une étape qui sachèvera avec le projet de fonder
une famille :
« La seule
chose qui mobligera à passer à la mairie cest les
enfants. Jestime que pour les enfants cest mieux
dêtre mariés légalement. Même si le père les reconnaît
à la naissance, ce nest pas suffisant pour moi. Je ne
veux pas que mes enfants portent un nom et moi un autre.
Il ne faut pas quils soient déboussolés sur ce plan.
Cest vrai, jai eu dans ma classe des élèves dont les
parents nétaient pas mariés. Alors eux ils portaient le
nom de leur père et la mère portait son nom de jeune
fille. Des fois ils avaient deux noms sur leurs carnets
de note. Même si ça arrange les parents, les enfants eux
ne comprennent pas toujours tout ça. Et par rapport à
leurs copains, ils se sentent différents. Non, je pense
que lunion libre cest bien un temps mais quand ça
devient vraiment sérieux et quand on décide davoir des
enfants, il vaut mieux se marier » (27 ans,
aide-comptable dans une association, BEP de
comptabilité, célibataire).
En dehors des aspects
perturbateurs ou contraignants que pourraient
occasionner la cohabitation pour les enfants, il semble
que la volonté de légaliser l'union sinscrit dans une
conception matrimoniale où le mariage est le résultat
dun projet commun. Le désir de fonder une famille fait
non seulement partie de ce projet mais il en est
laboutissement. Il consolide les liens entre les deux
partenaires en même temps quil consacre et légalise
lunion :
« Je choisirai
le mariage religieux tant que je nai pas denfants mais
si je projette davoir des enfants, je me marierais
légalement. En fait pour moi cest quelque chose qui
découle de source. Car dès quon projette davoir des
enfants, cest quon a envie de vivre ensemble et de
construire quelque chose. A partir de là, je pense quil
ny plus de raison de ne pas se marier à la mairie. Tout
le temps quon a vécu ensemble, sans se marier devant la
loi, cétait aussi du temps pour réfléchir si on allait
rester ensemble ou non. En plus pour les enfants cest
plus commode et cest un équilibre quon leur
donne » (26 ans, formatrice dans une association,
BTS de comptabilité, célibataire).
La volonté exprimée
par la majorité des jeunes femmes enquêtées de légaliser
leur union avec la naissance des enfants contraste avec
les tendances qu'observent les démographes, qui montrent
notamment que de nombreux couples continuent à vivre en
concubinage malgré la venue d'enfants (Boulahbel 1992).
Dans ce type dunion
comme dans les mariages classiques, de nombreux rites
traditionnels sont de moins en moins pratiqués. Ainsi le
rite de la défloration, contesté et unanimement remis en
cause par ces jeunes femmes, ne semble plus aujourdhui
revêtir pour les familles ni la même importance ni la
même signification quautrefois. Si lexigence de la
virginité demeure, elle prend de plus en plus une
dimension privée et surtout ne représente plus un enjeu
matrimonial et familial :
« Cest vrai
quavant, une fille si elle nétait pas vierge elle ne
pouvait pas se marier. Cétait la honte pour la famille,
elle était complètement mise à lécart. Je me souviens
que ma mère nous disait toujours, attention, il ne faut
pas faire de bêtises, sinon ça sera le déshonneur pour
la famille et vous ne trouverez personne pour vous
marier. Je pense que toutes les mères ont dû avoir la
même réaction avec leur fille et cest vrai que depuis
longtemps les filles qui se sont mariées et que je
connais, elles se sont toutes mariées vierges. Elles
sont toutes passées par la tradition de la chemise. Et
moi déjà à lépoque cétait quelque chose qui me
choquait, je ne restais jamais jusquà ce moment. Mais
maintenant cest plus pareil, je pense que ça ne ce
passe plus comme ça. Les filles de plus en plus, elles
ne veulent plus pratiquer cette tradition. Jai assisté
à plusieurs mariages et il ny a pas eu de chemise. Bien
sûr ça fait toujours papoter les gens, est-ce que la
fille est vierge ou non, mais bon, après ça passe du
moment que le mari est daccord pour se marier avec
elle, les parents nont plus rien à dire, cest plus
leur problème... » (30 ans, comptable dans une
société de promotion immobilière, baccalauréat,
célibataire).
« Les jeunes
maintenant, ils nont plus rien à foutre de la
virginité, du moment quils se plaisent et q |