"Le théâtre est à tout le
monde"* Entretien avec Christian Esnay, metteur en scène
Par Nicolas Revest,
Comédien et animateur dun Atelier-laboratoire de théâtralité et décriture.
Lundi 27 Février 2006
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Nicolas REVEST : la première fois que je tai rencontré c'était
pour participer au chur constitué damateurs pour le spectacle La raison
gouverne le monde à Gennevilliers. Tu nous avais demandé de proposer une phrase
qui nous passait par la tête, même avec cette liberté, une certaine esthétique
subsistait déjà dans les propositions de chacun. Puis tu as redistribué ces
répliques de façon plus ou moins aléatoire à des groupes de quatre personnes. Le
mot dordre était : le texte sur scène avec le corps et la voix. En fonction de
ce que nous proposions, tu construisais quelque chose. |
| Est-ce pour toi une chose fondamentale que de rechercher une
théâtralité qui existerait naturellement chez lêtre humain ? |
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Christian ESNAY : Si je comprends la question, dans ce que
jentends, cest que je pars de lêtre humain qui est devant moi ? Est-ce que je
construis avec lui ? Est-ce que je pars de la personne, de ce quelle dégage ?
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NR :Es-tu convaincu que, lhomme quand il naît a un instinct
théâtral ? Es-tu attentif à ce quil produit naturellement, sans apprentissage ?
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CE : Tout à fait, lêtre humain joue depuis quil est petit, il
se construit dans le jeu, on comprend les choses dans le jeu, dans le rêve
aussi
Cest dans le jeu, que lon comprend lautre, quon joue avec le monde. La
notion de jeu, elle est complètement humaine, on joue toujours quelque chose.
Cest pour ça, que même par rapport à soi-même, on se joue un personnage,
quelque chose où lon croit être quelquun, mais lon ne se connaît jamais
vraiment, cest dans des situations extrêmes ou difficiles que lon arrive à se
connaître ou voir où lon est au plus profond, et tout le monde joue donc. Tout
le monde sait jouer. Tout le monde a une notion du jeu. Nous sommes tous passés
par le jeu, au moins dans lenfance et dans la préadolescence. Puis ça se
transforme, on a limpression de ne plus jouer. Mais nous jouons un rôle à tous
les niveaux, devant ses amis, dans sa famille, son boulot
Donc le jeu est là !
Alors, après, dans ce que je fais avec les acteurs et les gens avec qui je
fais du théâtre, je pars de ce quils me proposent, de leurs propositions de
jeu, bonnes ou mauvaises. Pour moi, cest fondamental ! Ce qui ne veut pas
dire, quil ny a pas de technique, la technique chez lacteur est très
importante comme dans tout domaine. Pour quun acteur ait une technique, il faut
cinq ans, dix ans, ça dépend de la personne. |
NR :Tu es persuadé que la technique est très importante ?
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CE :Cest fondamental ! Lacteur qui na pas de technique peut
bien jouer, mais ça ne va pas se voir, on ne va pas lentendre, parce que la
voix nest pas placée, dans une salle de mille places, on ne saura même pas
quil joue ! Lacteur met aussi, beaucoup de temps à maîtriser son corps, pour
pouvoir le relâcher et être en véritable « impros » Au départ cest possible, il
y a du jeu, de très belles choses, sauf que ce nest pas contrôlé, ça part dans
tous les sens. Donc lamateur peut jouer, il a des propositions, mais elles ne
sont pas tenues, souvent elles sont intériorisées. Cest vrai que le jeu qui se
dégage aujourdhui, dun être humain lambda, est conditionné par la télé et le
cinéma. |
NR :Tu penses quon ne peut pas y échapper ? |
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CE :Mais ce nest pas grave, cest une base, limitation. Je
pense que le jeu, cest quelque chose de tout à fait simple, tout à fait
concret, cest un code quil faut mettre en place. Il faut savoir, que quand on
est devant le public, les yeux sont de face pour exprimer quelque chose. Quand
le corps prend certaines formes ou expressions, ça dégage du sens et lon a du
mal à échapper à ça ! Le jeu théâtral a des règles qui varient selon les
cultures, mais elles restent relativement les mêmes : lacteur doit en passer
par là ! Ces règles ne sont pas du tout les mêmes, au cinéma et au théâtre,
et celui-ci en souffre terriblement. Le jeu cinématographique, cest le théâtre
réaliste filmé, retravaillé, sculpté, jusquà ce quil soit le plus parfait
possible. |
NR :Par rapport à la répétition, il y a dans ton travail une
volonté de ne pas trop fixer les choses, les formes, de mettre perpétuellement
le comédien dans un état de jeu. De le contraindre à changer de personnage, afin
quil nait pas la sensation de se répéter. Dailleurs, ce travail demande
beaucoup defforts de mémorisation et de « lâcher prise » Attends-tu des
comédiens quils soient capables de se transformer de façon très nette, ou
plutôt, tintêresses-tu davantage à leurs parcours sur scène, qui est, si jose
dire, une sorte de parcours du combattant ? |
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CE :Les deux sont intéressants. Lacteur, cest vraiment bien
quil change, quil soit ludique, quil samuse, quil puisse changer de sexe,
dâge, de type de rôle très vite. Ce qui ne lempêche pas dêtre sincère dans
chaque chose et daller très loin. Cest la volonté de jouer avec le réel, puis
pour le spectateur, de voir de lextérieur ce côté ludique. Cest très jouissif,
de voir le comédien changer de rôle, cest formidable. Car, au théâtre, cest
possible. Cest pour cela que le théâtre ne peut pas être réaliste. Au cinéma,
ce nest pas possible, parce que lon est dans le réel. Si on se change en
femme, on est un travesti
en général. |
NR :Tu disais tout à lheure, que dans la vie nous avions
plusieurs personnalités, selon la situation. Crois-tu que lacteur est toujours
un peu le même et sadapte aux situations, ou bien le comédien, a-t-il plusieurs
formes de personnalités ? |
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CE :Moi, jai tendance à penser, que lacteur est toujours le
même, que ce qui change, comme dans la vie, cest le contexte, donc la situation
et le texte. Ce qui change cest le costume, le texte, la manière de parler. Ce
nest pas la sienne, car cest le texte dun autre. Cest le texte qui joue sur
le corps de lacteur. Si tu es chef dentreprise, on te regarde comme un chef,
tu as un pouvoir sur les gens. Tu fermes ton entreprise. Tu fais faillite. Le
lendemain, tu cherches du boulot comme employé. Tu deviens balayeur, on te
traite comme de la merde. On ne te regarde plus de la même façon. Tu auras beau
avoir été, ça na plus de sens. Cest le personnage et les actions qui font
sens. |
NR :Pendant le travail de création, Ariane Mnouchkine dit, quil
est important pour les acteurs et les metteurs en scène de se préparer au
théâtre en apprenant à devenir des « écuelles magiques » afin daccueillir les
mystères du théâtre. Comment provoques-tu la magie du théâtre dans ton travail
avec les comédiens ? Comment les choses sont-elles amenées sur scène ?
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CE :Pour moi, la magie du théâtre, cest le théâtre lui-même.
Cest magique, dans la mesure où ça marche toujours, où cest toujours étonnant.
À partir du moment, où il y a un acteur qui joue et que quelquun le regarde,
cest magique. Bizarrement, on nest plus dans le même espace, on regarde
lautre comme un étranger, on a limpression quil est ailleurs, alors quil est
au même endroit. Il y a un truc inéluctable qui marche à chaque fois. Que
lacteur joue bien ou mal, il est quand même dans un autre espace. Là, où pour
moi, cest vraiment magique, cest avec un théâtre qui sinvente sur le moment :
cest-à-dire avec très peu de répétitions. Lacteur sait son texte, on a tout de
suite le contexte, toute la situation, le décor, la lumière. On met tout en
route, tout de suite, et ça marche. Quand on a compris, quil ny a pas de
problème. |
NR :Lorsque tu tes lancé dans la mise en scène, avais-tu le
désir de transmettre une vision du théâtre ? |
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CE :Javais envie de faire les choses que lon ne faisait pas,
dont tout le monde parlait mais que personne ne faisait, comme cette histoire de
changer de rôle tous les jours. Au bout de cinq ans, jai pu le faire sur « Le
Massacre à Paris » Avant, on répétait déjà en public, on tentait des expériences
qui sortaient du schéma traditionnel. |
NR :Y a-t-il un rôle pédagogique à devenir metteur en scène ?
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CE :Bien entendu, tu deviens un prof. |
NR :Comme Mnouchkine qui dit que lon est toujours à lécole du
théâtre. |
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CE :Sauf que pour moi, le rapport à lécole est catastrophique.
Il devrait changer, ce nest pas moi qui le dit, il y a des écoles
expérimentales qui marchent très bien, comme la méthode Fresney. Mais au
théâtre, lorsquon est metteur en scène, fatalement on doit aussi être
pédagogue. |
NR :Tu fais un chemin avec tes comédiens, y a t il un suivi ?
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CE :Oui, il y a une forme dapprentissage, une retransmission,
on cherche ensemble, on tente des choses, comme un chercheur, non pas comme un
maître. Mais il existe aussi la position du maître décole qui a un discours.
Actuellement, un metteur en scène est obligé davoir un discours, en tout cas
dans le théâtre public. |
NR :Comment es-tu arrivé au théâtre de Gennevilliers ?
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CE :Bernard Sobel est venu me voir en tournée, ce qui lui
plaisait, cétait de faire participer les gens de la cité. |
NR :Le désir de faire participer le chur ne découle-t-il pas
dune envie plus profonde datteindre le spectateur, comme dans « La raison
gouverne le monde » où lon pouvait suivre les comédiens de midi à minuit ?
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CE :Oui : il y a de la pédagogie là-dedans. Donner aux gens
lenvie de faire du théâtre, de monter sur le plateau. Cest pour cela que je
les fais participer, parce que le fait dêtre acteur, créateur, actif avec les
autres, leur donne vraiment lidée de lenvers du décor : on peut mieux en
parler, on est un autre spectateur. Cette vieille idée, dêtre à la recherche
dun nouveau public, cest en fait de faire venir les gens qui ne veulent pas y
aller : cest-à-dire pratiquement la totalité. |
NR :Est-ce quavec « La raison gouverne le monde »
lobjectif douvrir le théâtre à tous, sest réalisé ? |
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CE :Oui, parce que ces « amateurs », profs ou pas, cest souvent
des gens qui connaissent le théâtre, mais parfois il y a de vrais amateurs.
Comme ils jouent dans une institution, ils touchent des gens qui dhabitude ne
viennent pas et ces gens aiment venir les voir eux. Cest un biais étonnant pour
venir au théâtre, on a vu des gens qui ny étaient jamais allés de leur vie, et
qui ont vu les cinq pièces. |
NR :Lorsquon arrive au dernier spectacle « La mission »
dHeiner Müller, cest comme un parcours, le spectateur vit une expérience
particulière, à tel point quon voudrait quil fasse partie de la famille. Cet
échange avec le public, cest une priorité pour toi ? |
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CE :La communication avec le public est très importante, cest
même prévu quentre les pièces, les acteurs aillent dans le public. Lacteur
souffre souvent de ne pas discuter avec le spectateur, il ny a jamais personne
à la sortie pour discuter avec lui. Même si personne ne veut le dire, il y a une
vraie désaffection du théâtre. Je pense, quil y a quelque chose à faire de plus
humain. Il ny a pas besoin que le théâtre soit distant et intelligent. Le fait
que ce soit convivial nenlève rien à la puissance dun texte, au contraire.
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NR :Comment cela se passait-il lorsque vous jouiez dans la rue ?
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CE :Cétaient des répétitions ouvertes au public pendant le
festival de Metz. Ça peut sapparenter à du théâtre de rue, sauf que lon ne
faisait que répéter. On ne jouait jamais. Cétait vraiment intéressant de voir
les gens qui sarrêtaient et regardaient. Ça fait partie des expériences que je
voulais absolument faire : répéter en public. |
NR :Aujourdhui est-ce toujours une priorité ? |
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CE :Je continue à répéter en public, mais ça nentre pas
vraiment dans les murs. Il y a un gros travail à faire pour que les gens soient
« au courant ». Et puis, qui est-ce que ça intéresse ? Dans la rue, les gens
sarrêtent, parce quils nont pas de contrainte, mais dans un théâtre, il faut
vouloir y entrer. |
NR :Quelle place prend le théâtre dans la vie des gens ?
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CE :Il nen a pas ! Mêmes les théâtres à succès qui fonctionnent
avec des vedettes ne touchent quau maximum, quatre-vingt mille personnes. Cest
un certain type de théâtre qui bizarrement nest pas très théâtral. Cest un
type de théâtre plus proche de la télévision ou du cinéma, mais qui ne rivalise
jamais avec un bon téléfilm, qui va toucher deux millions de personnes.
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NR :As-tu vu le spectacle « Médée matériau » dAnatoli
Vassiliev ? |
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CE :Je nai rien vu de Vassiliev, sauf des extraits. Pourtant
jai passé deux auditions avec lui, notamment une à la Comédie Française.
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NR :Alors je pense que je peux te poser la question : dans Médée
matériau, il y a une dimension spirituelle et religieuse, tragique aussi. Est-ce
que tu recherches ce côté-là dans ton travail ? |
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CE :Ca je ne sais pas du tout ! Il ny a pas de volonté directe
de produire ça. Je ny pense pas. La religion, pour moi, est un fait de société,
elle appartient à lêtre humain qui la inventée, mais moi, je ne suis pas
religieux. |
NR :Le spirituel et le religieux ont-ils un sens pour lhomme
daujourdhui ? |
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CE :Oui, je pense que pour beaucoup de gens, cest certainement
une bonne chose de sy raccrocher pour se construire
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NR :Il y a quelque chose de sacré au-delà du religieux, au
théâtre ? |
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CE :Si le sacré, cest lautre, la communauté, le respect de
lêtre humain et de la vie, ou linterrogation face à la vie, oui ! Si le sacré
est quelque chose dinatteignable, de distant, qui stratifie les gens en castes,
en disant quil y a des gens qui ont droit au sacré et dautres, non ! Là, ça ne
mintéresse pas du tout. Si, le sacré appartient à tout le monde, si cest
létonnement de la vie, moi, je suis très étonné par la vie
Donc parler de
Dieu, me pose un problème, je nai pas tellement envie dy croire. Le sacré
cest un vrai problème, il faut faire attention car cest à la limite de la
religion. Cest vrai que le théâtre était dans les églises, pendant longtemps,
et il en est sorti
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NR :Justement on allait dans la rue et à léglise : on allait
vraiment vers les gens. |
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CE :Oui mais en même temps cétait de la propagande.
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NR :Ny a-t-il pas de propagande dans tes spectacles ?
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CE :Sil y en a une, cest pour que tout le monde se sente
libre. Comprendre quil est un être humain et quil a sa place autant que les
autres
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NR :Est-ce important que les spectateurs aient une conviction
politique en allant au théâtre ? |
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CE :Non, ce nest pas nécessaire. |
NR :Mais dans leurs critiques, par exemple, les gens parfois se
révoltent. Ils ont un parti pris qui compte beaucoup dans la vie de tous les
jours, le théâtre a bien un poids pour ces gens-là ? |
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CE :Fatalement tout texte est politique. Même dans le théâtre
contemporain, si on a parfois du mal à savoir de quoi ça parle, ça parle de
lêtre humain, il y a toujours un point de vue développé. Il y a toujours une
vision et derrière cette vision, il y a des idéaux, des convictions, une manière
de construire le monde, de le raconter. Chacun peut sidentifier, adhérer ou pas
aux personnages, à leur trajectoire. |
NR :Penses-tu que le théâtre doit être accessible à tous ?
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CE :Ah, oui
Jessaie, je me trompe peut-être, le problème cest
quand tu dis être accessible à tous, on te traite de populiste, de populaire,
cest devenu péjoratif dêtre populaire. On fait de la merde lorsque lon est
accessible à tous ! Mais en même temps, si lon nest pas accessible par tous,
cest quon est élitiste. « Élitaire pour tous », comme disait Vitez, ça va,
cest quand même pour tous. Il faut toutefois une accessibilité. Si lon ne
comprend pas, on se sent exclu : cest une partie de la population qui en exclut
une autre. Même les choses les plus difficiles et les plus grandes doivent être
accessibles. |
NR :Là, justement le sacré existe, il y a quelque chose
duniversel que lon peut toucher grâce au théâtre. |
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CE :Oui, on ne parle que de ça : cest la magie du théâtre. Le
fait dêtre en regard, découter, de décoder, de suivre laction, cest lesprit
critique qui est toujours en éveil, ça a un impact assez puissant.
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NR :Lorsque tu crées un spectacle, tu souhaites, autant que
possible, que le texte, les décors, la lumière, les costumes, soient là, tout de
suite ! As-tu une idée préconçue dune esthétique dans tes spectacles ?
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CE :Je nai pas desthétique particulière, pas du tout. Je pars
de ce que jai. De ce quil y a, de ce que je peux avoir. Je pourrais faire
comme beaucoup : du théâtre avec nimporte quoi. Avec nimporte quelle
esthétique, avec nimporte quel matériau. Je ne veux pas projeter
Je nai pas
envie de membêter avec un idéal, quelque chose dinfaisable. Si jamais, je peux
avoir un beau décor, il faudra quil soit là, pour lacteur. |
NR :Cest quoi un beau décor pour toi ? |
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CE :Un décor qui coûte cher ! Ce nest pas une esthétique
particulière. |
NR :Quelle connotation peut avoir un décor qui coûte cher par le
public ? |
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CE :Je ne sais pas, cest visible. Dailleurs, si javais les
moyens, je ferais un décor extrêmement mouvant, comme une machine qui puisse
changer son espace : une machine à espace
Ca souvre, ça se referme, se
transforme, ce ne serait pas un décor fixe donc, ça coûterait très cher
|
NR :Y a-t-il une utopie que tu narrives pas à concrétiser à
cause du matériel ? |
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CE :Non, le théâtre : cest lespace dans la tête du spectateur.
Lacteur joue lespace, il crée lespace, cest pour cela que sil fallait un
décor, il faudrait que ce soit une machine extrêmement amovible, quon puisse
rapidement passer dun espace à lautre, physique ou mental : le décor suse
très vite. |
NR :Mais ça bougeait déjà pas mal à Gennevilliers.
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CE :Oui, il y a des tournettes et des machines
Parce quun
décor fixe meurt, les acteurs nen réchappent pas, le décor devient plus fort
queux. Alors quun décor mouvant et changeant est au service du jeu des
acteurs, il faut même quon puisse lenlever. |
NR :Peux-tu construire le théâtre sans rien ? |
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CE :Oui, un espace pseudo réaliste, qui part du réel, avec ce
quon est, nos propres costumes
Javais monté Le songe dune nuit dété, et il
ny avait quune ou deux lampes halogènes avec un variateur, un spot bleu pour
crée un espace imaginaire, une table, des chaises et le presse-purée qui servait
de réceptacle à la substance magique qui est dans le songe
On pressait des
fleurs cueillies dans lappartement et lon prélevait lélixir damour.
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NR :Cest prendre lobjet qui puisse symboliser le plus
rapidement possible, le problème nétant pas dans lesthétique. |
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CE :Tout est dans le jeu et dans le texte, parce que le réel est
une esthétique actuelle. Mais au cinéma, Castellucci a une esthétique que
jadore, très forte. Mais tout est possible, je ne parle que de mon travail,
tout peut exister au théâtre. Mais la base du théâtre, cest un acteur sans
rien, qui joue, qui raconte quelque chose et ça marche
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NR :Pourquoi as-tu choisi le théâtre ? |
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CE :Parce quon est son propre instrument, cest légo, soi-même
on en prend un coup, très tôt, jaimais bien jouer, et voir les autres jouer me
fascinait. Même dans « Au théâtre ce soir » que toute ma génération a regardé
La
sensation de jouer pour tout le monde est fantastique. Cest très bon pour le
corps et lesprit tout simplement. |
NR :Dailleurs, tu dis souvent « Je conseille le théâtre à tout
le monde » Pour rebondir avec le début de linterview où je te disais que le
théâtre est naturel chez lhomme comme le disait Nicolas Evreinoff au début du
XX°siècle. |
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CE :Mais le coup de théâtre tout le monde sait ce que cest,
parce que tout le monde a menti vis-à-vis de quelquun, de sa famille
Il y a un
moment dans la vie où lon sait quon est en train de jouer, on ment, même
positivement, pour obtenir quelque chose on échafaude une mise en scène. Cest
vital. Le jeu, cest un moyen dexister, de vivre. |
NR :Où se trouve pour toi, la limite entre le théâtre et la vie
? |
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CE :Cest par la technique que le théâtre devient un art, un
artiste sans technique a du mal à travailler. |
NR :La notion de troupe est très importante pour toi, en effet,
tu conserves les mêmes comédiens au fil de tes spectacles. |
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CE :A partir du moment où jai un groupe, sauf si jai pu
lagrandir, si je remonte un spectacle, je ne vais pas changer tous les acteurs,
je garde ceux que jai. Parce quil y a beaucoup de metteurs en scène qui
changent tout, dès quils font une nouvelle mise en scène. Moi, je garde les
mêmes, parce que je sais que chacun va progresser, des choses deviennent
possibles quand les acteurs se connaissent suffisamment. |
NR :Il y a une pédagogie de la troupe ? |
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CE :On continue des choses, sur la quatrième mise en scène,
moi-même et lacteur, nous avons progressé, nous allons tout de suite à
lessentiel. Il y a des choses que je ne pourrais pas faire avec de nouveaux
acteurs, ce serait trop tôt pour eux. Pour Massacre à Paris, il a fallu que nous
passions par différentes étapes pour quils puissent tourner les rôles, il
fallait quils se connaissent. Parce que quand il y a quatre acteurs qui disent
le même texte que toi, et quà la fin de la semaine, cest à toi de dire le
texte, il faut pouvoir le supporter, être vierge et libre dinventer.
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NR :Cest important pour toi, quils ne prennent pas le temps de
simprégner de leurs personnages ? |
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CE :Ca après ce sont des croyances, on ny croit ou pas,
simprégner du personnage ça nest pas obligatoire. Marlon Brando la dit «
lacteur studio cest nimporte quoi, Stanislavski cest nimporte quoi.
Maintenant je ny crois plus et ça marche aussi bien, sinon mieux, que je me
prépare ou pas, ça ne change rien » |
NR :Peut-être avait-il totalement intégré cette technique
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CE :Cest un grand acteur, mais moi qui fait travailler des gens
de toutes sortes et de toute culture, jétais à Tunis dernièrement je sais que
ça ne change rien. Ce qui produit le théâtre, cest la voix, le corps, le
costume, lespace, le jeu, le texte, le masque. Avant ou après, ça na pas de
sens. Et souvent, bizarrement, ceux qui nont pas le temps de se préparer sont
vachement bien. |
NR :Le travail à la table, ça nest pas vraiment ton truc.
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CE :Non, mais ça pourrait lêtre, mais comme javais décidé de
faire des expériences, je cherche ce que produirait un texte directement
travaillé sur scène. Puisque je sais quen travaillant à la table, ça produit
des choses, est-ce que le théâtre se suffit à lui-même : le texte et lacteur ?
Oui ! Le travail à la table nest pas du tout nécessaire, il est lié à cette
nouvelle dramaturgie supplémentaire, ce deuxième auteur quest le metteur en
scène. Il réécrit la dramaturgie et en fait une autre de lintérieur.
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NR :Tu préfères conserver les didascalies ? |
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CE :Jessaie de respecter lauteur, mais parfois je ne peux pas
parce que je nen ai pas les moyens. Mais jessaie de servir lauteur ; cest
lié à Gabilly, formé par cet auteur metteur en scène, jai compris quil vaut
mieux se fier à la didascalie, cest la meilleure façon dêtre dans le texte. À
vouloir ne pas jouer la didascalie, on raconte autre chose, tout le monde sy
perd, acteurs et spectateurs. La sur dramaturgie détruit le sens basique du
texte, et à force de vouloir faire du sens, la pièce devient insensée, on ne
comprend plus rien. |
NR :Nous arrivons à la fin de cet entretien. Justement, quel
intérêt trouves-tu à ce questionnaire, le théâtre peut-il exister sans une
pensée du théâtre ? |
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CE :Non ! Je ne crois pas. Le simple fait de jouer, de faire le
pitre, cest une volonté dagir sur le réel et sur les autres : même si on ne le
voulait pas, il y a quand même un impact. |
NR :Quel titre donnerais-tu à cet entretien ? |
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CE :Ce que je dis toujours : « Le théâtre appartient à tout le
monde » Tout le monde doit avoir accès au théâtre. Même si je me trompe entre
mon travail et la vision que jen ai, il y a toujours une volonté de se
réapproprier quelque chose de simple, pour rappeler quil y a une simplicité du
théâtre mais tout le monde à limpression de savoir ce quest le théâtre.
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NR :Donc « Le théâtre est à tout le monde » un peu comme une
maison. Est-ce que le théâtre de Gennevilliers peut-être à tout le monde ?
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CE :Je ny suis pas encore
Je suis seulement metteur en scène
associé. Jai très peu daction. Vu comment est perçu le théâtre par la
population, je pense quon peut mieux faire. Le problème cest que lon
complique souvent le théâtre de lintérieur, cest réservé aux gens
intelligents. Je ne crois pas à lintelligence, tout le monde est intelligent.
Tout le monde na pas la possibilité de se développer surtout quand on doit
travailler pour bouffer. Quelquun qui passe son temps à essayer de bouffer na
pas le temps de réfléchir, ni de penser
Si, on a bien marché à lécole, cest
difficile dêtre considéré comme quelquun dintelligent parce quun na pas de
vocabulaire
Cest un système de pouvoir où chacun est à sa place et essaie
davoir le maximum despace vital, de vivre, davoir le maximum dargent, ce qui
donne une mondialisation où une certaine bourgeoisie se développe et utilise des
enfants dans certains pays, des adultes dans dautres, en sous-payant les
gens
Cest là que lon peut dire que le théâtre est politique, on espère que le
théâtre va changer tout cela. Le problème cest que personne ny va au théâtre,
donc on nest pas près dêtre révolutionnaire. Les gens regardent le théâtre
comme un mausolée, ils ne veulent pas entrer dedans. Ils disent « Cest pas pour
moi, je peux pas comprendre, jai pas la culture, jsuis pas intelligent, oh
non, je ne sais rien, donc je ne pourrai pas comprendre » |
NR :On a perdu le côté divertissant du théâtre ? |
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CE :Mais cest une erreur davoir rendu le théâtre peu
divertissant, tous les grands textes sont très divertissants. Plus on rit, plus
on comprend, et plus on est intelligent. Cest une erreur de dire que parce lon
rie cest un texte facile. Ce qui fait rire cest lintelligence du texte
|
NR :Penses-tu que la tragédie et son phénomène de catharsis
manquent au théâtre ? |
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CE :Cela nest pas facile, cest très rare. Je trouve que
Castelluci justement touche à la tragédie, mais oui, ça cest vraiment
intéressant. |
« Dans la simplicité daborder le théâtre, dans la possibilité
quil donne à lacteur amateur de jouer avec ce quil est, et ainsi de le mettre
en valeur ; Christian Esnay offre la rare possibilité daccéder facilement à la
scène sans sélection préalable et avec des professionnels. Je voudrais porter
votre attention sur le déroulement de la première rencontre avec le chur
constitué damateurs de dix à soixante ans pour le spectacle : « La raison
gouverne le monde » En proposant à chacun de fabriquer le texte, puis
simultanément de lapprendre, dune manière ludique, en laissant linconscient
prendre « les rênes », puis les phrases mélangées et par groupe nous devions
jouer avec la situation du texte : le texte pris à bras le corps. Cest une
habitude pour Christian de partir de la proposition du comédien, cela permet de
faire le point sur ses capacités. Linvestissement vient dabord du comédien, de
sa prise en charge dun texte sur scène. Du plaisir du jeu Christian, en fait
une force quil anime sur scène en donnant des solutions. Il sagit alors de
conserver lénergie première et de la transmettre rapidement au public. Cest
porté ou soutenu aussi par les comédiens de la troupe que le comédien amateur
trouve sa place au sein dune création. Le spectacle devient un laboratoire où
la parole de lacteur citoyen prend toute sa place. Lacteur dans son
parcours-combattant est amené à « lâcher prise » ; ne pouvant tout maîtriser,
puisque tout change de façon extrême mais ludique par la volonté du metteur en
scène. Celui-ci propose dans ses mises en scène des pièces du répertoire une
vision « révolutionnaire » en faisant confiance au texte et aux acteurs. Par
ailleurs il sefface, nimposant pas desthétique, mais laissant les comédiens
sexprimer dans une trame claire qui leur donne une sorte de mécanisme du
théâtre où le décor bouge avec le jeu animé par les acteurs eux-mêmes ou par le
chur » |
* Avec l'autorisation de l'auteur
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Christain
Esnay : metteur en scène |
| Il réalise sa première mise en scène en 1998 au
Maillon à Strasbourg : Le Songe dune nuit dété de Shakespeare,
spectacle en appartement. |
| Suivent deux autres textes de Shakespeare : Comme
il vous plaira et Macbeth (festival de Mèze en 2000, repris au
Printemps des comédiens à Montpellier et en tournée en 2001). |
| Autour des acteurs des deux pièces de Shakespeare, il
constitue un nouveau groupe pour le projet La Raison gouverne le monde,
spectacle constitué de cinq pièces (La Paix dAristophane, Titus
Andronicus de Shakespeare, Bradamante de Robert Garnier, Les
Européens dHoward Barker et La Mission de Heiner Müller) créées en
2002 à la Comédie de Clermont-Ferrand et reprises en mars 2003 au CDN de Caen,
en juin 2004 au Théâtre de la Cité Internationale à Paris et au Théâtre de
Gennevilliers, et en ouverture de la saison 2005/2006 du CDN dOrléans.
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| En 2003, il crée le diptyque Justice et
Raison, spectacle constitué de deux pièces (Les Plaideurs de Racine
et Le Procès de Jeanne dArc de Brecht) créées à la Comédie de
Clermont-Ferrand et reprises en juillet 2004 en milieu rural. |
| À partir de 2004, il est artiste associé au Centre
Dramatique National de Gennevilliers. En décembre 2004, première mise en scène à
Gennevilliers, Massacre à Paris de Christopher Marlowe. |
| Production en cours à Gennevilliers (septembre 2006)
: un diptyque, Iphigenie à Aulis dEuripide et Iphigenie de Racine.
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